Le
point sur la situation. Depuis
plus d'un an le lobby pétrolier américain et les mouvements conservateurs
chrétiens américains ont poussé l'administration Bush, qui avait grand besoin de
redorer son image, à restaurer la
paix entre le gouvernement islamiste et les mouvements rebelles de John Garang.
La France s'est alors ralliée in
extremis aux USA pour aider à la constitution d'accords de paix qui ont été
signés il y a quelques semaines entre les protagonistes du conflit soudanais.
Quant
à la guerre civile dans le Darfour, entamée il
y a un an, elle s'est aggravée en fin d'année dernière, Khartoum ayant intensifié
sa politique de la terre brûlée : villages, cultures incendiés, bétail
volé, populations déplacées ou soumises aux pires exactions, tandis que
les rebelles zaghawas poussés par Idriss Déby intensifiaient la lutte contre le
régime de Khartoum. Le conflit entre le gouvernement soudanais, soutenu par
des milices locales, et les rebelles a fait plus de 10.000 morts depuis
février 2003, ainsi que plus d'un million de déplacés, selon l'ONU. Armées par
Khartoum, les milices Djandjawids continuent de massacrer les populations
civiles sédentaires des trois provinces occidentales du Darfour et de détruire
leurs moyens d'existence. Un demi-million d'enfants sont menacés de malnutrition
et de maladies au Darfour, selon l'Unicef. Il s'agit de la crise humanitaire la
plus grave que le Soudan ait connue depuis 1998. On compte un million de
déplacés et au moins 120.000 réfugiés au Tchad voisin. Plus de 2 millions
de personnes souffrent de la très mauvaise situation humanitaire dans le
Darfour, provoquée par la guerre civile entre rebelles et l'armée régulière,
appuyée par des milices pro-gouvernementales. Pour Marc Lavergne (chercheur au
CNRS) le conflit au darfour n'est pas racial mais colonial, il s'agit ni plus ni
moins pour Khartoum que de s'assurer du contrôle du sud du Soudan aux ressources
minières particulièrement riches en en chassant les populations agricoles
sédentaires tout en armant les nomades pour constituer des forces supplétives
sous forme de milices. « la
guerre au Soudan est une guerre coloniale menée par Khartoum. Une guerre
d'exploitation économique. Le Sud est riche de pétrole et les richesses
agricoles sont nombreuses dans le pays, longtemps considéré comme le grenier du
monde arabe. Les grandes compagnies agro-industrielles du Golfe, saoudiennes,
émiraties... pourraient être tentées d'investir dans ces terres, que l'on trouve
également dans la province du Darfour. Depuis les années 1940-50, l'agriculture
s'est développée au Soudan sur le mode capitaliste. Des dizaines de milliers
d'hectares peuvent ainsi être possédées d'un seul tenant. Le général Nemeiri a
octroyé nombre de ces surfaces agricoles aux compagnies arabes du Golfe, dans
les années 1960. Cette dimension économique est très importante dans le conflit
du Darfour, et au Soudan en général. »
(Le
conflit du Darfour n'est pas racial Marc Lavergne, spécialiste du Soudan au CNRS, revient sur
les origines du conflit. Afrik.com
). Et le mode opératoire
est à s'y méprendre le même que celui observé en Ituri à l'égard
des pygmées, il ne s'agit de rien d'autre que d'un nettoyage ethnique pour
faire fuir la population en la terrorisant : « Les Janjawid
attaquent les tribus sédentarisées pour les faire fuir de leurs terres, afin que
les barrons du régime ou les nomades, eux-mêmes, viennent y cultiver. S'il est
question de chiffres, alors oui, on peut parler de génocide. Je pense qu'environ
30 000 personnes sont mortes à ce jour. Mais un million de personnes se
retrouvent sans foyer, avec la saison des pluies qui va commencer et donc une
grande difficulté pour leur venir en aide. Par contre, s'il est question d'une
sorte de racisme, d'une volonté d'éliminer un peuple, je ne crois pas que les
janjawid désirent éliminer les tribus sédentaires, leurs voisins, leurs
cousins. » (Marc Lavergne, Ibid). Ce chercheur se dit choqué par
le manque de réaction de la communauté internationale et notamment par
l'attitude de la France :
« Que
pensez vous du rôle joué par la communauté internationale ? Marc Lavergne : C'est tout à
fait insuffisant et hypocrite. Notamment de la part de la France, dont les
gouvernements successifs ont toujours soutenu Khartoum. En sachant pertinemment
que c'est un régime dictatorial. Mais ils estiment qu'il est stabilisateur pour
la région. L'ambassadeur de France lui-même expliquait récemment qu'il n'y avait
pas de problème au Darfour. D'autre part, je trouve à la limite scandaleux que
les diplomates internationaux se succèdent à Khartoum pour demander au Président
de venir au secours des déplacés et réfugiés. Comme si le problème était
humanitaire. C'est choquant de les voir serrer la main de Omar el Béchir, alors
qu'il faudrait qu'il quitte le pouvoir avec son régime. Car le pays n'a aucun
problème de richesses, le problème vient de ses dirigeants. La communauté
internationale, dans son ensemble, est aussi désintéressée. Parce qu'il n'y a
pas d'intérêt stratégique au Darfour. Et parce que cela risque de déstabiliser
le Tchad voisin et, du coup, toute la sous-région. Ils n'ont pas besoin de cela,
ils ont d'autres soucis. On pourrait dire que le conflit du Darfour embête tout
le monde et qu'ils attendent que les gens meurent, le plus vite
possible. »(afrik.com)
-
Politique
soudanaise de la France.
En
effet en ce qui concerne la politique africaine de la France au Darfour, elle
semble être confrontée à ses propres ambiguïtés : du soutien au régime
Tchadien du criminel contre l'humanité Idris Déby qu'elle a porté au pouvoir et le
soutien au régime criminel Soudanais pour lequel elle espère l'obtention de
contrats pétroliers dans le sud à l'instar des firmes US. Cela peut sans doute
expliquer sa relative prudence à exiger des sanctions
à l'égard du régime soudanais et son intervention tardive pour faire pression
sur le régime d'Omar El-Béchir (La France s'implique à son tour au
Darfour, Vigilance Soudan 18.06.04
).
Selon une ONG allemande de défense des droits de l'homme (GfbV :
société de défense des peuples menacés), la France constituerait le premier obstacle à la mise en place
de sanctions au conseil de sécurité de l'ONU à l'égard du gouvernement de
Khartoum (cité par Afrolnews, France accused of blocking Sudan sanctions
, 13.07.04 http://www.afrol.com/articles/13617 ).
Alors
que certains
parlementaires américains parlent de « génocide »
et s'apprêtent à le faire reconnaître devant l'ONU (
Le Congrès s'apprête
à déclarer qu'un génocide a bien lieu au Darfour, Département d'Etat
Américain, 14.07.04),
que l'Angleterre et l'Allemagne demandent des sanctions strictes avec un
embargo sur les armes, le gouvernement
français par l'intermédiaire du secrétaire d'état aux affaires
étrangères Renaud Muselier tergiverse et ne semble pas propice pour le moment
à toute sanction. Tout en
rappelant
Khartoum à l'ordre sur la question du Darfour, Renaud
Muselier a déclaré sur Radio France Internationale qu'il n'était pas en faveur
de sanctions à l'égard du SOUDAN (XINHUANET, 09.07.04) :
« Au
Darfour, il faut plutôt aidé les Soudanais à sortir de cette crise pour avoir
une pacification de leur pays plutôt que des sanctions qui vont les renvoyer
dans leur travers d'antan ».
Selon le président de l'ONG GfbV, Ulrich Delius, le gouvernement français
« dénie l'existence d'un nettoyage ethnique dans le Darfour.déjà en
1990, en plus de son soutien au gouvernement de Khartoum devant l'ONU et le
FMI, le gouvernement français avait bloqué un grand nombre d'initiatives
auprès de l'Union Européenne visant à critiquer la politique soudanaise. A
cette époque, l'ONU avait imposé des sanctions à l'encontre du gouvernement
Soudanais en raison de sa guerre brutale au sud Soudan et de sa connexion avec
le terrorisme international » (Afrolnews, 13.07.04,
Ibid).
Faut-il y voir un
soutien implicite de Paris à Khartoum pour raison pétrolière dans le sud? La
Lettre du Continent s'était déjà interrogée sur une bourde du secrétaire
d'état aux affaires étrangères: « Pourquoi,
alors que le groupe Total passe des heures à expliquer aux journalistes qu'il
n'y a pas de pétrole dans le Darfour et qu'il n'a signé aucun contrat dans
cette région (LC N°449), le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères,
Renaud Muselier, en visite dans la région, dit exactement le contraire face à
la caméra de TF1 ?».
- Le soutien à la dictature
soudanaise : un héritage françafricain dépassant les clivages
politiques.
Depuis une bonne décennie la politique française au Soudan a sa part
d'ombre : elle accorde un soutien indéfectible au régime islamiste de
Khartoum. La bienveillance de Paris à l'égard de la dictature
militaro-islamiste est manifeste depuis 1990 et elle s'effectue sur fond
d'enjeu pétrolier. Cette caution apportée au régime de Khartoum s'est faite
dans la continuité des émissaires des présidents François Mitterrand à Jacques
Chirac. Ainsi le 10 août 1998, le ministre de la Coopération Charles Josselin
est allé à Khartoum pour soutenir le régime islamiste de Khartoum afin
de l'aider à se réinsérer dans la communauté internationale. Pour
préserver ses chances d'obtenir des concessions pétrolières au sud Soudan face
à la menace US, Paris a choisi de taire les crimes contre l'humanité à
l'encontre des populations du sud. Alors qu'en 1999, un rapporteur spécial de
l'ONU, Gaspard Biro déclare «sans hésitations que de graves violations des
droits de l'homme ont lieu au Soudan, notamment un grand nombre d'exécutions
sommaires et extrajudiciaires, de disparitions forcées ou involontaires, de
tortures systématiques et d'arrestations arbitraires généralisée de personnes
soupçonnées d'être des opposants » et condamne les massacres et les
incendies à l'égard des populations des villages noubas, la Lettre du
Continent évoque le rapprochement entre Paris et Khartoum (LDC, « Paris
fait les yeux doux à Khartoum », 04.03.1999 cité par F.X.Verschave, Ibid,
p.244), il y est question d'installer RFI « entre autres actions
inavouables ».
Dès
la parution de son premier livre, La Françafrique, paru en 1998, FX Verschave
avait déjà signalé cette complaisance du politique envers le régime criminel
des islamistes de Khartoum. Il a nommément accusé Charles Pasqua dans
l'ouvrage d'avoir pris part à l'échange du terroriste Carlos, établi à
Khartoum, entre les policiers de la D.S.T le 17 août 1994 et le régime
islamiste du Soudan en échange d'un appui aux opérations de nettoyage ethnique
du régime soudanais. Verschave assure selon un témoin que Pasqua en échange de
l'arrestation de Carlos aurait assuré Hassan Tourabi, l'éminence grise du
régime islamiste de Khartoum, que le régime de Soudan ne serait pas expulsé du
FMI. Verschave l'accusait également de "mener à l'aide de ces réseaux
personnels, sa propre politique africaine et arabe ". Il a été poursuivi pour
diffamation par Charles Pasqua qui avait saisi la 17e chambre du
tribunal correctionnel de Paris pour "diffamation publique envers un membre du gouvernement, en
tant que ministre de l'intérieur
". Pasqua réclamait 5 MF de dommages intérêts à Verschave ainsi qu'à son
éditeur. Au terme du procès
François-Xavier Verschave a été condamné à verser 1 franc de dommages et
intérêts à Charles Pasqua. " Le tribunal nous a donné raison sur toute la
ligne, sauf un point : il m'a reproché un défaut de prudence dans
l'expression, lorsque j'ai attribué au seul Charles Pasqua la responsabilité
du soutien français au régime soudanais responsable de 2 millions de morts,
alors que cette responsabilité était en fait celle de l'ensemble de l'exécutif
français''. ( L'Humanité, 28.12. 2000, Argent sale. Le fils de
l'ancien président reste en prison, Entretien avec françois-Xavier Verschave
par Jean Chatain).
-
Soutien logistique français
Les allégations de
François-Xavier Verschave avalisés par le jugement du tribunal comme étant du
ressort de l'ensemble du gouvernement français ont été confirmées dès 1994 par
un article de l'événement du jeudi en date du 25 août 1994 qui détaillait les
fournitures d'armes au Soudan en
guerre. Afrique-Asie de septembre 1994 signalait le soutien logistique au
Soudan pour lancer une grande offensive depuis l'ex-Zaïre pour contrer les
rebelles de John Garang. Enfin en 1995 le rapport d'une ONG américaine Pax
Christi faisait état d'une politique délibérée de soutien logistique et
diplomatique au régime criminel de Khartoum. Ce soutien s'est caractérisé par
la transmission de photos satellites du Sud-Soudan pour aider l'armée
soudanaise à vaincre la résistance des populations du sud (dans ce que l'on
pourrait appeler en fait une opération de nettoyage ''ethnique'') , la formation
de 120 officiers de police soudanais aux techniques de « recherche
d'information », la livraison de matériel militaire aux autorités
soudanaises qui deviennent un relais militaire françafricain dans
l'approvisionnement des milices du Hutu power au Rwanda qui se sont illustrées
dans un génocide ayant bénéficié du même soutien logistique mais nettement
plus intense (militaire politique, financier et diplomatique). En fait dès
1990, la France a apporté un soutien multiforme constant auprès du régime
criminel de Khartoum au travers des gouvernements mitterrand -rocard,
mitterrand-balladur, chirac-jospin puis chirac-raffarin.
Pressafrique