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BILLETS D'AFRIQUE ET D'AILLEURS
01.06.05 |
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Les
propos prônant l'extermination des Arabes prononcés par le Dr Bodichon à
l'époque de la conquête coloniale française en Algérie, nous explique ce
mois-ci Franz-Olivier Giesbert dans son émission Cultures et dépendances, sur France 3, sont certes scandaleux
mais, après tout, « ne
disait-on pas la même chose des Allemands ? » à l'époque. Et
c'est un peu perplexe qu'Olivier Le Cour Grandmaison a tenté de lui
répliquer - pour d'aucuns, cela saute aux yeux - qu'il y a, entre les
discussions de café et un programme dont la mise en ouvre a fait plus de
700 000 victimes en deux décennies, une certaine nuance qu'ont
parfaitement notée et dénoncée les contemporains de ces crimes. Le
révisionnisme peut prendre ce visage bon enfant d'un raccourci qui peut
paraître même porteur des valeurs universelles. Lors
d'un débat dans Le Point, Alain
Finkielkraut réduit le rappel de ce meurtre barbare de 700 000
Algériens, par son contradicteur François Gèze, à un simple
« anachronisme » qu'il serait tout à fait inutile, voire
dangereux, de vouloir introduire dans l'enseignement de l'histoire à
l'école. Et il justifie a
posteriori la position de Jules Ferry défendant la conquête coloniale
en 1885 comme relevant d'une vision progressiste : « Pour Ferry, le colonialisme a une
mission qui est d'intégrer les "races inférieures" dans la catholicité des
Lumières. [...] Jules Ferry
n'était pas essentialiste, il était moderne : il croyait au progrès
et voulait mettre tous les peuples à l'heure
européenne »1. Une modernité dont les Algériens ne se
sont pas encore relevés. « Qui ne se souvient des fours de la
honte installés par l'occupant dans la région de Guelma au lieu-dit El
Hadj M'barek, devenu lieu de pèlerinage où la mémoire conte les secrets de
la victime. Ces fours étaient identiques aux fours crématoires des
nazis » : ces propos hallucinants sont d'Abdelaziz
Bouteflika, prononcés à l'occasion de la célébration des massacres du 8 mai 1945 à
Sétif. La mémoire des Algériens morts pour redonner dignité à leur peuple
semble ne devoir servir que pour les besoins d'une rhétorique obscure -
avec leurs partenaires français - de ceux qui bafouent la dignité des
Algériens vivants. À l'autre bout de la chaîne d'un vaste mouvement de
révisionnisme par l'amalgame, sévit donc le président algérien, qui
associe un acte abominable, certes - celui des colons français qui
tentaient de dissimuler les cadavres de personnes abattues dans des
représailles sauvages en les dissolvant dans des fours à chaux -, mais
sans commune mesure avec le programme de « solution finale » où
des millions de Juifs ont été gazés et brûlés vifs dans des fours
construits à cette fin. Ces
propos, tenus par un chef d'État, n'ont soulevé aucune indignation
légitime de la brigade de penseurs qui voient l'antisémitisme partout,
tous ceux qui guettent Dieudonné à chacune de ses déclarations, ou de Jean
Daniel qui s'offusquait de la croix gammée sur le T-shirt d'un Arabe à
Beyrouth. Chacun s'est même attaché à minimiser la portée de cet amalgame
honteux de Bouteflika, à le banaliser. Écoutons Jean Daniel :
« En se limitant à évoquer les
seuls aspects positifs de la colonisation, cette loi paraît inviter au
silence sur ses crimes. C'est peu supportable. Ce qui devait arriver est
arrivé : la réaction à cette incitation déplacée est exploitée par
tous ceux qui voudraient interdire de voir dans la colonisation française
autre chose qu'un crime inique et général contre l'humanité ». En
somme, il ne s'agit pas de faire un travail de mémoire commun constructif,
mais de reconnaître au plus vite « ce crime inique et général contre
l'humanité » pour ôter à son ami Bouteflika et aux nostalgiques
de l'Algérie française 2 l'occasion de tenir des propos
qui mettent à mal la fluidité des éditoriaux du Nouvel Observateur.
Il
y a d'une part une caste de privilégiés qui ont le droit de tout faire, y
compris vouer à la mort 200 000 de leurs citoyens et leur pays au
dépeçage méthodique, qui ont le droit de tout dire, et d'autre part des
« intouchables », qui n'ont aucun droit, et surtout pas celui à
la parole - ne serait-ce que pour gémir des coups qu'ils reçoivent -,
sinon pour documenter l'ouvre permanente des intellectuels médiatiques
justifiant le sort réservé aux « races inférieures ».
Finkielkraut considère que tous ceux qui veulent ouvrir un débat sur les
crimes coloniaux ne font que nuire à la cause de cette sous-classe qui
refuse de s'« intégrer » à la modernité et que ce serait lui
rendre service que de la maintenir dans un stade comateux
d'infra-conscience. S'agissant de gens considérés comme des
infra-humains... [LA]
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