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PRESSAFRIQUE
14.11.05 |
| Le stock lexical de
Nicolas Sarkozy, de par ses métaphores, n'est pas sans rappeler un
vocabulaire colonial aux représentations fondées sur une
économie de la violence. Les termes de "nettoyage au Kärcher", de
"racaille" répétés à l'envie et assumés par son parti (L'UMP achète des mots clefs
comme émeute ou racaille sur google, L'Echo du net, 08.11.05) semblent surfer sur une vague
inquiétante de populisme qui ignore tout d'un passé colonial raciste et
criminel. Les mots ont un sens, ils
ont un impact sur les consciences et sur les comportements car ils
contribuent à formater les consciences lorsqu'ils sont répétés comme un
leit motiv. Et cela d'autant plus qu'ils sont martelés par une très
haute autorité politique et républicaine. La tournure des évènements avec
l'imposition de couvre feu, dans certains départements, destiné aux jeunes
des banlieues pour une grande part issus de l'immigration semble montrer
qu'à défaut de pouvoir être pensées la coloniale et ses méthodes font
retour sur la scène nationale en une gestion toute coloniale de la crise. Jadis ce couvre feu fut
imposé en France à Paris dans le contexte des "évènements d'Algérie" pour
laquelle la loi du 3 avril 1955 fut créée. En 1961, il
s'appliquait plus particulièrement à l'égard des "Français musulmans"
d'Algérie. Lorsque ceux-ci appelèrent à une manifestation pacifique dans
les rues de Paris et en banlieue ce fut un massacre orchestré
par Maurice Papon avec la bienveillance de de Gaulle. Même en 1968 lors des révoltes estudiantines, lors de faits beaucoup plus graves que les violences urbaines actuelles, où à l'époque le pays était paralysé, aucun couvre feu ne fut instauré. Comme si les jeunes des banlieues étaient l'équivalent des indigènes "kanaks", des indigènes "algériens", des indigènes "français" devenus des étrangers dans leur propre pays. L'impensé colonial renforce les défenses réactionnaires confinant à toujours plus de mépris à l'égard de ceux qui nous le rappelle. Et ce mépris se retrouve dans les propos d'un ministre de l'intérieur qui assume à l'envie le terme "racaille" (Long réquisitoire de Nicolas Sarkozy contre les "racailles et voyous" AP 11.11.05), "nettoyage", "éradication", "se débarasser" flirtant avec les métaphores coloniales exterminatrices. Le terme racaille provient selon le dictionnaire du Petit Larousse (2000) de l'ancien français rasquer, du latin radere, racler. 1. Vieilli, Couche la plus basse de la société, considérée comme la plus méprisable. 2. Ensemble d'individus méprisables. (Lire une définition plus complète sur le site ATILF du CNRS de Nancy, TLFI). Dans cette définition, la référence au mépris y est constante. L'utilisation de ce terme dans le contexte actuel illustre les modalités si particulières du rapport à l'égard des jeunes des banlieues, auxquels on peut s'adresser de manière fort peu respectueuse, en tout ou partie, sans craindre la vindicte populaire, sans avoir à feindre la moindre culpabilité puisque celle-ci n'a pas le droit de citer officiellement dans la mémoire collective où l'ingratitude se dispute au mépris. Dans les colonies on tutoyait les indigènes, vis à vis des jeunes banlieusards mineurs ou majeurs le même tutoiement paternaliste par les forces de l'ordre est de rigueur. De façon évidente il y a une rhétorique nationaliste faite "de bruits et d'odeurs", de "sauvageons", de "génocide pas trop important", de "joyeux par nature" adressée à une frange de la population de par de son origine (lire le fllorilège d'ethnomanie). Une codification de la citoyenneté selon des schèmes de représentation coloniale impensés qui restent un obstacle majeur à l'intégration. Un passé occulté pour toujours plus de mépris face à la prise de conscience de la barbarie impériale glorifiée au travers de la loi parlementaire du 23 février 2005. Il y a des mots qui font mal car ils rabaissent, ils humilient et déshumanisent. Le terme racaille dont l'acception principale repose sur ce qui est méprisable, "individus" ou "populace", en fait partie. Qui plus est, il dérive de l'ancien français rasquer forme populaire du latin radere qui signifie racler, rabôter. Verbe dérivant de l'éthymologie latine rastrium, rateau qui signifie : enlever les aspérités d'une surface en grattant pour nettoyer, égaliser...(Petit Larousse, ibid). Ce qui doit être raclé de la gorge que l'on peut entendre comme une opération de nettoyage pour s'éclaircir la voix comme s'il s'agisait de se débarraser des raclures. Rasquer est aussi issu du latin vulgaire ou tardif *rasicare « raser » (TLFI). Il y a continuité déshumanisante dans les métaphores sarkoziennes mais continuité républicaine aussi. Des mots ici, des actes là-bas, le sens figuré en France, le sens propre en Afrique dessinant les racines d'un inconscient collectif qui a pris au cours des siècles de multiples visages et qu'il est indispensable de déconstruire avant qu'il nous déconstruise. Le terme de "nettoyage" en est une autre illustration, il rappelle à ceux qu'ils ciblent les nettoyages au sens militaire du terme utilisés par les paras dans les casbah d'Alger lors de la bataille d'Alger, remémorant aussi les razzias exterminatrices coloniales. Ces propos font mal à toute une génération que l'on prive de mémoire historique sur un passé traumatique, que l'on a privé de reconnaissance de ce même passé car "pas trop important" renforçant par la même un communautarisme fondé sur un sentiment d'injustice victimaire en fonction de l'origine. Sentiments qui ne cessent de grandir à mesure de la prise de conscience de ce passé occulté, falsifié ou tout simplement nié. Il est grand temps d'avoir un rapport plus apaisé avec notre propre histoire en inscrivant ces moments douloureux dans les manuels scolaires pour l'enseigner à nos enfants, pour lutter contre l'amnésie qui mène à la reconduction et son corrolaire d'intolérance et de racisme. Faire comprendre que la République est une et indivisible et que ses principes fondateurs humanistes et pétris de lumières s'appliquent à tous peut apparaître comme une gageure ou comme une hypocrisie morale. Les propos du ministre de l'intérieur ont forcément une autre résonnance pour ceux qui font le rapprochement avec une histoire occultée : "J'ai dit et, oui, je l'affirme encore aujourd'hui, il faut nettoyer certaines cités. Et quand je dis qu'il faut nettoyer au Kärcher, cela veut dire qu'il faut les nettoyer en profondeur". (Canard Enchaîné. Ce Karcher Nicholas, mercredi 27 juillet 2005, N°4422). Plus qu'une sémantique guerrière, il s'agit d'une sémantique au relent exterminatoire qui ne peut susciter l'indifférence pour ceux qui savent de quel bois la France se chauffe dans ses néocolonies passées et actuelles (Rwandagate, Cameroun, Congo-brazzaville, Togo...). Les frontières sont minces et la distance géographique ne permet pas toujours de maintenir à la périphérie de l'empire ce que nous appliquons là-bas en fonction des intérêts économiques et géopolitiques françafricains avec le plus grand cynisme. Si la césure relativiste implicite dans nos représentations culturelles des droits de l'homme opéraient jusqu'alors, cette césure pourrait révéler au grand jour son caractère raciologique. De toute évidence la frontière entre l'idéologie frontiste et conservatrice républicaine semble se dissoudre peu à peu face à un ennemi commun fédérateur. Les emprunts sarkoziens au stock lexical de Le pen sont de plus en plus évident comme le souligne le Canard même si le ministre tente en vain de trouver un semblant d'alibi humaniste : " Il n'a certes pas lésiné sur les mots en faisant ses courses de vocabulaire dans les boutiques de l'extrême droite. En piochant dans la vulgate le pénique "le nettoyage au karcher" ou "l'éradication de la gangrène" ou encore la mise hors d'état de nuire de "la racaille", et en mélangeant ces termes choisis à de grandes envolées sur la discrimination positive ou le vote des immigrés (à "titre personnel" et non en tant que ministre de l'intérieur, ndlr), il penait ratisser large ; or il s'est juste pris le manche du râteau dans le nez." (Canard Enchaîné, 2 novembre 2005, N°4436. article intitulé : " Le vrai programme de Sarkozy : Je vais chasser la chiracaille!" De lui sur le feu). Des paroles aux gestes il y a une marge mais de facto, nous nous retrouvons dans une course effrenée à la radicalisation du discours pour prendre les voix frontistes et surfer sur la vague populiste sécuritaire face à la menace que constitue les violences urbaines (BANLIEUES - LES FACHOS ET SARKO, Ras Le Front 11.11.05). Violences dont on ne sait plus trop qui y participe : jeunes des banlieues? anarchistes? (AP 12.11.05 Violences urbaines: couvre-feu et incidents à Lyon, mobilisation des forces de l'ordre à Paris ; AFP 11.11.05 L'Institut français d'Athènes vandalisé par des jeunes anarchistes), factions d'extrême droite? ; et qui les instrumentalise : les médias ?(AP 07.11.05, Violences dans les banlieues: SOS Racisme en colère contre les médias ), les politiques ?(L'Humanité 07.11.05 « L'insécurité, c'est une coproduction », LDH 10.11.05 Violences urbaines M.Sarkozy et le gouvernement sont dangereux pour la liberté de tous), les factions extremistes de tous horizons? De toute évidence ces violences urbaines de par les réactions radicales qui y sont apportées risquent de devenir les fossoyeurs de la République et des libertés fondamentales. Couvre-feu décrété par le Premier ministre, Dominique de Villepin, avec en corrolaire le risque de verrouillage des médias, de perquisitions aux domiciles sans mandats, de surveillance des jeunes (A Paris, les «jeunes» sous surveillance) ; d'état d'urgence avec hélicoptères qui survolent déja certaines villes comme à Evreux (Libération 12.11.05, Hélicoptère et barrières à Evreux), de sécurisation à outrance et de "reconquête territoriale" ( AP 12.11.05 Les CRS vont "rester dans les banlieues" pour les "reconquérir", selon leur directeur central) ; d'expulsion expresse des étrangers en situation régulière ou irrégulière condamnés par la Justice dans le cadre des événements actuels ? Un couvre feu à la manière de ce qui se passait lors des "évènements d'Algérie" en un étrange retour du refoulé colonial? La France est-elle en guerre contre une partie de sa population comme s'interroge la LDH (L'urgence de la Fratenité)? Assiste t-on, comme certains le croient au refleurissement de la France moisie (Retour à Pétain, BELLACIAO) ? A-t-elle jamais été fanée? |