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Lumumba dès le debut de la rencontre,
l'apostropha en disant: «Vous, en tant que Belges, que me
reprochez vous?»
Passablement
démonté par cette question, Hermant répondit: «Avouez que
votre discours du 30 juin n'était pas tendre, ni pour le Roi, ni
pour la colonisation, dont les résultats n'étaient pas tous
négatifs, que je le sache. De plus, si j'en crois les versions de
vos pairs et des médias internationaux, vous seriez inféodé au
communisme.».
«Nous y
voilà», éructa alors Lumumba, avant
de se lancer durant deux heures dans un monologue relatant les
épisodes ayant marqué son cheminement politique. «Mon
discours du 30 juin n'était en rien dirigé contre le Roi, que je
considère comme un homme honnête, sans pouvoirs réels, ni contre le
colonisateur. Il se voulait une réplique cinglante à l'allocution du
président Kasa-Vubu qui, selon nos accords, aurait dû me soumettre
le texte de son discours et ne l'a pas fait. De plus, cet exposé
célébrant les mérites et les réalisations du pouvoir colonial, était
l'exacte réfutation des propos xénophobes et revanchards qu'il
développait en conseil restreint ou en privé. Cette duplicité, qui
ne se dementira plus, me mit dans une colère froide, ma parole
dépassa peut-être ma pensée, mais c'était sous l'influence de votre
compatriote M. Jean Van Lierde».
Lumumba
poursuivit son allocution à Albert Hermant: «Donc, selon
vous, je suis un suppôt du communisme: sachez bien que je suis au
courant du désenchantement généralisé de la population. Mes amis
ghanéens, camerounais, et guinéens m'ont tous confirmé cet état de
choses. Mais n'est ce pas un moindre mal, quand vos prétendus amis
vous làchent et, mieux encore, veulent vous asservir par des
malversations et le pillage. Je dis bien pillage, oh, rien de
violent, en réalité une dupérie planifiée par des
spécialistes.»
Lumumba expliqua alors que, s'il s'agit
de la mise en commun des richesses, dépuis toujours le nègre est un
parfait communiste. Et il souligna que ce sont les colonisateurs
qui, par leur exemple, ont engendré des goûts immodérés de luxe, une
soif inextinguible de pouvoir chez les
pseudo-évolués. «Au Ghana et au Nigeria,
les Anglais, quoique distants, étaient toujours polis et sans la
moindre acrimonie à l'égard de leurs administrés. Dans les
ex-colonies françaises, des centaines d'étudiants étaient chaque
année envoyés dans des universités et hautes écoles. En Angola et au
Mozambique, les Portugais vivaient en parfaite harmonie avec les
populations locales. Vous autres Belges, vous n'avez pas formé un
seul universitaire, un seul officier et, ce qui est pis, vous nous
avez toujours traités avec arrogance, dédain, condescence. Il y a
trois ans, j'avais proposé au ministre Buisseret de ne plus
remplacer les fonctionnaires expatriés partant à la retraite,
permettant ainsi une relève graduelle par la base, avec comme
corollaire la création d'écoles d'administration avec formation
accélérée, à l'usage des futurs cadres. Il me répondit que de telles
réformes n'étaient pas à l'ordre du jour; étant donné le caractère
confessionel de l'enseignement dispensé par les seules écoles
missionnaires.»
Lumumba poursuivit: «Avec mes amis,
N'Krumah du Ghana, Moumié du Cameroun, Roberto Holden d'Angola et
bien d'autres, progressistes et nationalistes, nous voulons, primo,
réviser les frontières arbitrairement fixées à Berlin par des
diplomates ignorant tout de l'Afrique, en vertu d'intérêts
contradictoires qui ne sont pas ceux des populations. Les troubles
de Léopoldville, le 4 janvier 1958, servirent de déclic et forcèrent
le gouvernement belge à réagir rapidement et à modifier une tactique
en vigeur depuis toujours: de paternaliste et tatillonne, elle
devint laxiste et permissive.
N'étant pas suffisamment
puissante pour s'imposer par la force, la Belgique décida d'employer
la duperie. L'adage «diviser pour régner» étant toujours de mise,
elle s'efforça de multiplier en sous-main la naissance de partis à
caractère ethnique ou régional, facilement contrôlables et
réveillant de vieilles rancoeurs remontant à la nuit des temps. Sous
le prétexque, grotesque et ridicule, de défense de la civilisation
occidentale ménacée par les Russes, elle créa et renforça une base
militaire à Kamina. En réalité, cette base était destinée à
l'intimidation de l'État congolais.
Lors de la Table Ronde de
Bruxelles, les délégués belges firent preuve d'une ignanimité
remarquable en acceptant sans la moindre réticence nos desiderata.
En réalité, toutes les sociétés d'État se retirèrent du Congo,
réclamant et obtenant des dédits fabuleux de la part de l'État.
Toutes les companies optèrent pour le droit belge, éludant ainsi
l'obligation de régler leurs impôts chez nous. La réserve d'or de la
Banque du Congo fut expédiée en Belgique, colons et commerçants
transférèrent en Europe une grosse partie des fortunes acquises par
la spoliation des indigènes. L'autonomie consistait à nommer des
ministres, polichinelles recevant à foison voitures haut de gamme,
maisons luxueuses, rétributions mirobolantes, décoronations à faire
pâlir de jalousie un portier du Majestic. Un convoi de prostituées
avait quitté les bas-fonds de Bruxelles pour desservir les maisons
de passe à Léopoldville.
Cela, je ne pouvais l'accepter. Je
m'attirai des antipathies tenaces en refusant net toutes les
propositions de cadeaux offertes par les ministres de la métropole,
je proposai au parlement la nationalisation de l'Université de
Lovanium, la laïcisation de l'enseignement m'attirant les foudres de
l'Église Catholique, je muselai les officines de renseignement et de
propagande que constituaient les missions protestantes: c'est pour
cela que je suis devenu la bête noire de tous ceux qui s'interessent
au Congo, non pour le bien-être de son peuple mais pour ses immenses
richesses.
De cela, il resulta les sécessions
du Katanga et du Kasaï, provinces minières qui devaient assurer 80%
des recettes du Trésor. Ces sécessions, sans aucune base légale ni
justifiée, sont des émanations des sociétés minières trafiquant dans
la région. L'Union Minière, aidée par les Weber, Cumont et autres
Aspremont Lynden, soudoya la marionnette Tshombe et son parti, la
Conakat, qui representait 50% de la population du Katanga. Le reste
était du ressort de la Balubakat, leurs farouches opposants. Quant à
la sécession du Kasaï, elle était le privilège du co-fondateur de
mon MNC (Mouvement National Congolais), le renégat Kalondji, qui,
par la grâce de M. Cravatte et de la société Forminière, devint le
ridicule empereur du Kasaï.»
Dénonçant la duplicité des Belges,
Lumumba s'emporte: «Après le 30 juin, les Belges mangèrent du
lion et, sous le prétexte mensonger de protéger leurs intervenants
menacés, ils firent intervenir leurs troupes métropolitaines. Je
suis formel: les incidents survenus à Thysville furent réprimés par
des officiers Congolais novices, j'en conviens, mais suppléant à la
carence des cadres déserteurs. Le calme régnait à Thysville quand
parvinrent au camp les nouvelles du bombardement absurde du camp de
Matadi par un bateau belge, causant la mort de 113 soldats
Congolais, bombardement inutile, tous les Européens ayant sans
raison pris place à bord d'un paquebot avec le gouverneur Cornélis,
attendant bravement à 200 mètres du bord pour scander «macaques,
enfants de macaques.».
A l'annonce de
cette nouvelle, ajoutée à celle du camp aérien de Decommune à
Elizabethville, l'émeute devint générale et les mutins se
répandirent dans toute la région, commettant des exactions
regrettables que je n'excuse pas, mais sans en assumer toutes les
responsabilités. Cherchant à calmer les esprits, nous decidâment
avec le président de visiter tous les endroits les plus brûlants.
L'aviation toujours dirigée par les Belges, était officiellement
mise à notre disposition. Mais en réalité, par pilotes et tour de
contrôle interposés, ces derniers s'ingénièrent à nous
retarder.
Copieusement insultés à Kamina par
les soldats métropolitains, réembarqués manu militari à
Elisabethville comme des pitres ridicules, ayant, sur le conseil de
l'ambassadeur américain, demandé l''ntervention de l'ONU, je
réalisai que nous avions commis une erreur fatale: nous nous étions
livrés pieds et poings à l'ogre américain. Effectivement,
l'ambassadeur Timberlake devint le véritable meneur de la politique
gouvernementale, en devenant l'âme damnée de mon fils spirituel, de
celui qui me devait tout, son grade de Colonel, son ascension
rapide, le sergent comptable Mobutu.
C'était un compagnon de la prémière
heure. Je m'étais rendu compte qu'il était alcoolique, obséquieux
avec les puissants, mais qu'il puisse devenir Judas et félon, je ne
le pensais pas. Nous donnâmes l'ordre d'en finir avec les
sécessions. Pour ce faire, les soldats du général Lundula foncèrent
sur le sud-est du Katanga, avec l'aide des gens de la Balubakat, ils
s'emparèrent de Manono et se dirigèrent vers Albertville
(aujourd'hui Kalemié). Ceux venant de Luluabourg (aujourd'hui
Kananga) et de Luebo récupèrent Mbuji Mayi, chassant l'empereur
Kalondji. La sécession kasaïenne avait vécu, la katangaise était aux
abois. L'Union Minière entra en transes. Les troupes belges,
sommées de quitter le territoire par les Nations Unies,
multipliaient les subterfuges pour en retarder l'échéance, mais
n'osaient intervenir, de peur de mécontenter le caïd, l'Oncle Sam.
Timberlake, le faiseur de rois, appela le vendu, Mobutu, lui
enjoignit de conclure un cessez-le-feu avec une armée katangaise
n'existant nulle part ailleurs que sur papier et de donner l'ordre à
nos troupes d'évacuer la province sécessionniste. Des avions
américains prêtés pour la circonstance se chargèrent de les ramener
après une ultime humiliation: ces hommes qui n'avaient fait que leur
devoir furent obligés de rendre leurs armes. Cette forfaiture
impardonnable de Mobutu allait permettre aux d'Aspremont Lynden,
Weber et consorts de constituer une gendarmerie katangaise, ramassis
de mercenaires de toutes nationalités, sans la moindre
respectabilité ni légalité. Mobutu commença par démobiliser les
membres de l'armée non dévoués à sa cause, les remplaçant par une
garde prétorienne recrutée dans l'Equateur, en fait les exécuteurs
de ses basses oeuvres.
Toujours empressé à satisfaire ses
bailleurs de fonds et fournisseurs de whisky, le colonel monta à mon
encontre une véritable coalition d'opposition, où l'on retrouvait
pêle-mêle Kasa-Vubu et Tshombe qui, avec l'aide de la Sûreté belge
et de radio Makala, nous abreuvaient d'injures. Misant sur les
chambres régulièrement élues, je demandai pleins pouvoirs. Payés
royalement, certains députés s'abstinrent, d'autres furent empêchés
de prendre part au vote par coercition ou panne de
voiture.
Le président nomma un Premier
ministre, M. Iléo, gouvernement mort-né n'ayant jamais obtenu le
quorum nécessaire à l'investiture. Un collège de commissaires
composé de jeune étudiants et d'une foule de conseillers se couvrit
de ridicule en prenant des décisions contradictoires et
inconhérentes. L'anarchie s'installait et tout naturellement j'en
devins le bouc émissaire. Timberlake tint conseil et dit qu'il
fallait révoquer ce révolutionnaire par un acte légal, et je fus
donc démissionné pour corruption.
Outré par des accusations aussi
fausses, je tins plusieurs réunions, écouté par des foules immenses
et dans une ferveur telle que Mobutu me fit mettre en résidence
surveillée. Averti d'une tentative d'assasinat à mon égard, le
général Dayal fit garder ma résidence par des soldats ghanéens. Par
deux fois, la CIA a tenté de m'assassiner, la prémière fois en
m'envoyant un agent chargé de m'empoisonner; arrêté, il avoua le but
de sa mission, contre la vie sauve; la seconde, en envoyant un
tireur d'élite à Stanleyville, qui faillit à sa tâche, le fusil
ayant été saisi par les gardes. A Léopoldville, une condamnation à
mort pour haute trahison, appel de troupes étrangères, entraves au
fonctionnement de la démocratie fut obtenue d'un tribunal fantôme,
tribunal sans magistrats, sans avocats. Le procureur, toujours
belge, delivra un mandat d'arrêt. Un ministre du collège des
commissaires m'apprit que le nouveau président des États-Unis allait
être investi et que mon cas devait être réglé avant car il risquait
de ne pas entériner les actes de son prédéceur.
Je compris et decidai de prendre la
fuite pour rejoindre Stanleyville, retrouver mes amis déjà sur place
et attendre les autres qui s'enfuyaient. De là, nous, nous pourrons
avec l'aide de 90% du peuple reprendre les rênes de ce pays grugé
par des dirigeants indignes.»
Et Lumumba conclut, lucidement: «Si
par malheur je devais être pris, Mobutu n'aurait d'autre alternative
que de me supprimer physiquement. Oh, il est bien trop lâche pour le
faire lui-même ou en donner l'ordre, redoutant de prendre la
responsabilité d'un tel acte. Si Patrice devait disparaître, dans
toutes les villes, les villages, les forêts du Congo, tout un peuple
continuera à le croire vivant, à attendre patiemment son retour, des
années s'il le faut, pour les délivrer d'un néocolonialisme acharné
à sa
ruine.»
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