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PRESSAFRIQUE 24.02.06
Tribunal aux Armées de Paris (TAP) : la juge d'instruction Brigitte Raynaud tire sa révérence. Retour sur l'instruction du Rwandagate, de l'affaire Firmin Mahé et de l'affaire Bouaké.

 Après douze ans de bons et loyaux services la juge d'instruction du tribunal aux armées de Paris (T.A.P), Brigitte Raynaud,  a décidé de quitter ses fonctions de juge d'instruction au service de l'armée pour rejoindre la délégation interministérielle à la ville dans la prévention de la délinquance. La juge d'instruction du TAP  devait gérer à elle seule trois dossiers d'instruction très chargés : les accusations de complicité de génocide envers des militaires français pendant le génocide de 1994 au Rwanda, le bombardement du camp militaire français avec la mort de neuf soldats français et l'affaire Firmin Mahé assassiné par des militaires français avec la mise en cause probable d'officiers de haut rang dont le général Poncet chef des C.O.S et de l'opération Licorne au moment des faits. C'est dire si on sait mettre à disposition de l'armée le dispositif et la logistique juridique adéquate. A la tête d'une toute petite juridiction, chapeauté par un procureur, elle était assez isolée pour mener des enquêtes particulèrement lourdes. Croulant sous les dossiers, douée d'une éthique hors norme et véritable bourreau de travail, la juge d'instruction quitte officiellement son poste en raison de sa volonté de changer d'horizons. Officieusement, les entraves et les pressions subies par la juge dans ses enquêtes auraient infléchi sa volonté de poursuivre à la tête du T.A.P et cela d'autant plus que la probabilité pour qu'elle soit reconduite dans son poste aurait été très faible.

 FRANCE CULTURE 24.02.06 (18h20-18h30)
Interview de Brigitte Raynaud

 - Brigitte Raynaud : ...Et aussi il est vrai et je dirai pas le contraire d'une ambiance qui a changé au sein du tribunal aux armées de Paris. Donc un ensemble de facteurs qui m'ont décidé à partir et j'ai pris cette décision en septembre, à la fin du mois de septembre, début du mois d'octobre 2005.  

- Mais quand vous dites ambiance qui a changé, on est pas dans des rapports de bureau où l'on travaille plus ou moins bien. Là en gros vous trouvez que les initiatives que vous aviez dans les différents dossiers, étaient freinées un peu? Comment vous qualifieriez cela? 

- Brigitte Raynaud : Oui, c'est ça. L'affaire du Rwanda en a été une illustration. D'ailleurs c'est la première affaire qui a illustré ce changement d'orientation au niveau du tribunal. Vous saviez nous n'étions que deux. Il y avait un procureur parfois accompagné d'un substitut ponctuellement qui n'est pas toujours le même. Donc un procureur et un cabinet d'instruction donc une toute petite juridiction et lorsque l'on est deux il faut forcément avancer dans le même sens.

  En d'autres termes, il y avait une nette divergence de vue entre la juge d'instruction et le procureur concernant la façon de mener certaines de ses investigations. Nous revenons sur les obstacles rencontrées par la juge lors des trois dossiers d'instructions majeurs qu'elle avait en charge.

LE RWANDAGATE OU LA PRESOMPTION DE COMPLICITE DE CERTAINS SOLDATS FRANCAIS DANS LE GENOCIDE DES TUTSIS AU RWANDA EN 1994
Pour mémoire, le procureur du T.A.P qui dépend directement du ministère de la défense s'était initialement opposé à ce que la juge Brigitte Raynaud aille entendre des rescapés du génocide au Rwanda. Ceux-ci faisaient part d'exactions criminelles de certains soldats français lors du génocide des Tutsis et des opposants Hurtus au Rwanda en 1994. La juge, grâce à la pression médiatique, avait réussi à se rendre au Rwanda en dépit des très fortes réticences du ministère (Pressafrique 16.12.05 Rwandagate : le Canard revient sur les propos de MAM. Le ministère de la défense essayerait d'influencer la juge d'instruction). Mais si elle avait retenu six témoignages accusant des soldats français de complicité de crimes contre l'humanité seulement deux ont été retenus par le procureur du T.A.P.
Selon Brigitte Raynaud, le dossier de la complicité française au Rwanda n'est pas prêt d'être bouclé. "Il y en a certainement pour plusieurs mois, plusieurs années je dirai d'instruction à venir à mon avis. A moins que tout d'un coup les choses aillent très vite. Mais vu la façon dont le dossier a commencé dès le départ je ne pense pas que ce dossier soit terminé en toute hypothèse avant la fin de cette année" (interview de Brigitte Raynaud sur France Culture le 24.02.06). En d'autres termes, la justice militaire n'est pas prête de se prononcer d'ici peu sur la présomption de complicité de certains soldats de l'armée française dans le génocide des Tutsis et des opposants Hutus au Rwanda. Un dossier militaire qui risquerait de déboucher sur un dossier éminemment plus politique. 

L'AFFAIRE FIRMIN MAHE
Selon Le Canard Enchaîné (28.12.05, N° 4444, Un magistrat sur mesure pour le général Poncet), la juge d'instruction Brigitte Raynaud aurait été entravée par sa hiérarchie pour obtenir la mise sous "mandat de dépôt" du général Poncet suite à sa garde à vue et son implication présumée dans l'affaire Firmin Mahé.

 CANARD ENCHAINE 28.12.05 (N°4444)
Un magistrat sur mesure pour le général Poncet

 Un léger vent de panique souffle au ministère de la défense face aux diverses offensives menées sabre au clair par Brigitte Raynaud, la juge d'instruction du tribunal aux armées. En témoigne l'opération de sauvetage montée toutes affaires cessantes, la semaine dernière, par Catherine Bergeal, directrice des affaires juridiques dudit ministre, pour limiter les dégâts dans l'affaire Mahé. Le 13 décembre, le général Poncet est mis en garde à vue. La juge d'instruction a besoin des réquisitions du parquet pour pouvoir saisir le juge des libertés auquel elle a l'intention de demander la mise sous mandat de dépôt de ce "quatre étoiles". Or le procureur aux armées , dont c'est le boulot, est aux abonnés absents. Le jour même, il a jugé indispensable, comme l'a raconté "Le Canard (21/12) de se rendre en Côte d'Ivoire pour mener sa propre enquête sur une possible confusion quant à l'identité du Mahé assassiné par des militaires français [...]

[...] Ce jour-là à Paris, seul serait susceptible d'endosser l'habit de circonstance un certain Pierre Bricard, magistrat de son état. Mais Catherine Bergeal, la juriste en chef du ministère se méfie de tout le monde. Et si ce magistrat, solidaire de sa collègue de l'Instruction, allait se mettre à faire du zèle? Le risque est limité, mais deux précautions valent mieux qu'une : la Défense ne veut pas que le général Poncet se retouve au ballon. Catherine Bergeal déclenche donc le plan Orsec. Parmi ses hommes de confiance figure un jeune substitut, Sami Ben Hadj-Yahia, qui a très bon esprit [...]

[...] Malheureusement ce jeune magistrat est en stage à Toulouse. Commence alors une course contre la montre. Ordre est donné de le rapatrier d'urgence en avion. Mission accomplie : dans la soirée, le substitut signe de bonnes réquisitions, autrement dit celles qui demandent au juge des libertés d'éviter tout mandat de dépôt au vaillant général. Miraculeux hasard : le lendemain 14 décembre, Chirac signait un décret plaçant le substitut en position de détachement auprès du ministère de la Défense...à compter du 16 mai 2005. Une régularisation acrobatique [...] 
  
   
AFFAIRE DU BOMBARDEMENT DU CAMP MILITAIRE FRANCAIS DE BOUAKE

Selon les dires du juge, sur l'affaire des neuf soldats français tués lors du bombardement du camp de Bouaké, elle se serait vu opposer à plusieurs reprises le secret défense alors qu'il s'agissait d'une affaire où des soldats français étaient victimes.

 FRANCE CULTURE 24.02.06
Interview de Brigitte Raynaud

  - D'un mot Madame Raynaud la Côte d'Ivoire, deux dossiers, Firmin Mahé un Ivoirien tué par l'armée française ; Bouaké neuf militaires français tués, bombardement ivoirien. On a l'impression vu de l'extérieur qu'il y a un dossier qui avance vite :  mise en examen du général Poncet, (affaire) Firmin Mahé et un dossier qui avance très lentement : Bouaké des militaires français tués. Pourquoi ?

- Brigitte Raynaud (B.R) Tout à fait

- Impression fausse toujours? Votre impression?
 
- B.R : Non l'impression est exacte, de toute façon euh...

- Alors l'explication ?

- B.R : L'explication ce sont deux dossiers très différents. Le bombardement de Bouaké se sont des militaires français qui ont été tués bien sûr. Donc on pouvait penser effectivement que des militaires français ayant été victimes, le dossier irait très vite. Ce qui n'a pas été le cas puisque le secret défense m'a été opposé quand même à de multiples reprises. Donc c'est une procédure ensuite qui est longue qui est assez lourde malgré tout.

- Vous l'avez regretté ?

- B.R : Ah bah bien sûr, oui oui quand même, je ne peux pas dire le contraire puisque c'est quand même...

- Vous l'avez fait savoir plusieurs fois et puis on vous dit non non ?

- B.R : J'ai demandé à plusieurs reprises. Il y a eu plusieurs demandes de déclassification. Enfin J'ai demandé à plusieurs reprises la déclassification de documents puisqu'à chaque fois que j'ai demandé donc les rapports, les auditions, etc., la réponse était que le document était classifié. Donc la procédure classique de saisine de la commission consultative du secret de la défense nationale mais qui à chaque fois nécessite deux mois, trois mois environ de délai.

- Donc pour vous on a perdu beaucoup de temps?

- B.R : Bien sûr oui.

Selon la juge, l'affaire a un aspect diplomatique qui pourrait expliquer le secret défense apposé à de nombreux documents. A noter que les récents développements de l'affaire semblent montrer que deux tiers des armes, selon Le Monde (11.01.06 Robert Montoya, un "plombier" en Afrique), fournies au régime de Gbagbo l'auraient été par l'entremise de certains réseaux françafricains. Selon l'ONU, Robert Montoya, ancien gendarme de l'Elysée serait le responsable d'une entreprise nommée 'Darkwood' (basée en plein coeur de la françafrique togolaise à Lomé) qui aurait vendu aux FANCI les Sukhoi-25 et les pièces détachées par l'entremise de la société biélorusse, Belspetsvneshtechnika.  (Pressafrique 20.02.06 Qui arme la Côte d'Ivoire?).  C'est encore la juge d'instruction du tribunal aux armées de Paris, Brigitte Raynaud, qui a "saisi à Lomé plusieurs documents mettant en cause un membre de la cellule antiterroriste fonctionnant à l'Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d'armes, Robert Montoya". (Le Monde 31.01.06, bombardement de Bouaké l'ancien gendarme de l'Elysée cité dans l'enquête). Dix jours avant son départ, la magistrate avait demandé au parquet du T.A.P un réquisitoire supplétif pour "participation à une activité de mercenaire" visant Robert Montoya ainsi que des mandats d'arrêts internationaux visant l'ancien gendarme de l'Elysée et les deux pilotes des Sukhoi-25. Selon l'Associated Press (23.02.06), "les deux pilotes recherchés, Barys Smahin et Yuri Sushkin, auraient été "exfiltrés", avec six autres mercenaires, plus d'une semaine après le bombardement de l'enclave française vers le Togo, où ils auraient été brièvement interpellés par la police locale"

D'autres part, selon l'ex-ministre de l'intérieur togolais, François Esso Boko , interrogé récemment par la juge Brigitte Raynaud, la France a laissé partir huit Biélorusses parmi lesquels se trouvaient deux pilotes ayant bombardé le camp de Bouaké. (Le Monde 16.02.06 Bouaké: la France a laissé partir les pilotes, selon un ex-ministre togolais)

On ose espérer que la remplaçante de la juge Raynaud aura la même pugnacité, la même rigueur et la même indépendance d'esprit pour mener à bien ses enquêtes. A suivre...

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Dernières modifications 27.02.06