Retour page d'accueil

 PRESSAFRIQUE 11.10.06
Afrique, je te plumerai : le cas de l'Union européenne et de ses APE

 

« Je viens d'un petit village de pêcheurs du Ghana. Les membres de ma famille pêchaient pour vivre, mais la pêche est devenue impossible depuis que de grands bateaux de pêcheurs européens sont venus et ont vidés nos mers. La même chose est arrivée avec la volaille. Les importations d'ailes de poulet congelées en provenance de l'UE ont détruit le marché local. Les APE sont des accords de libre-échange et, en tant que tels, ils vont appauvrir l'Afrique ». Tetteh Hormeku, Accra, Ghana.

« L'UE fait preuve d'une hypocrisie incroyable en appelant les autres pays à ouvrir leurs marchés et à traiter des obstacles non tarifaires, alors qu'elle a les mêmes obstacles en place et qu'elle continue de verser des sommes considérables sous forme de subventions agricoles ayant des effets de distorsion des échanges ». Oxfam, 04.10.06.

Alors que les USA et l'Union Européenne sont à l'origine de la suspension des négociations commerciales de l'Organisation Mondiale du Commerce inscrites dans le cadre du cycle de Doha visant à rendre le commerce plus juste, l'UE fait pression sur les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) pour qu'ils ouvrent leurs marchés aux produits européens dans le cadre d'une politique de libre-échange. Ainsi l'UE essaye de contraindre les pays ACP à se conformer strictement à son calendrier qui prévoit la mise en ouvre dès le 1er janvier 2008 des Accords de partenariat économique (APE). Oxfam déplore au travers d'un rapport publié fin septembre que ces accords de libre échange en l'état actuel des choses se révèlent désastreux pour le développement économique et social de ces pays. L'UE semble décidée à faire passer ses intérêts commerciaux avant les besoins en matière de développement des pays ACP oubliant au passage qu'elle a réussi son intégration en établissant une préférence communautaire et en protégeant son marché de la concurrence économique extra-européenne par des taxes prohibitives. A l'heure du libéralisme mondialisé, l'UE semble s'asseoir sur les préceptes et l'idéologie de l'Accord de Cotonou qui doit arriver à son terme fin décembre 2007. L'Accord de partenariat de Cotonou qui a remplacé en 2000 la dernière convention de Lomé avait comme objectif de promouvoir le développement durable des pays ACP ainsi que leur intégration dans l'économie mondiale. L'Union Européenne semble vouloir en finir au plus vite avec la philosophie des accords de Cotonou pour passer directement à la phase de rentabilité et de libéralisation préconisée par l'OMC. En effet selon les règles de l'OMC, les deux continents doivent appliquer l'accord prévu et libéraliser ; les pays ACP seront donc tenus de donner un accès libre de droits de douane à « l'essentiel » des exportations de l'UE dans un « délai raisonnable ». Le délai ayant été fixé jusqu'au 31 décembre 2007.

 

Oxfam dénonce les effets délétères des APE actuellement proposés par l'UE :

- Les agriculteurs et les producteurs de nombreux pays parmi les plus pauvres du monde seront soumis à la concurrence directe et inégale des producteurs européens, plus efficaces qu'eux et hautement subventionnés ;

- L'intégration régionale entre pays ACP sera sévèrement affectée ;

- Les gouvernements ACP vont perdre une part substantielle de leurs revenus ainsi que bon nombre des instruments de politiques publiques dont ils ont besoin pour promouvoir leur développement économique et social.


Et l'Union Européenne en est pleinement consciente puisque l'évaluation de la commission européenne de l'impact de ces ACP sur le développement durable a été jugée négative : « si la libéralisation pourrait permettre [aux consommateurs d'acheter des produits bon marché], elle pourrait également accélérer l'effondrement du secteur industriel moderne (sic) en Afrique de l'Ouest ». En clair, l'UE est parfaitement au courant que l'application des APE en l'état actuel des choses entraînera une maximalisation des gains pour les pays européens au détriment de l'industrie des pays pauvres. Elle n'a pas aux dernières nouvelles l'intention de renoncer à la poule aux oufs d'or africaine.

La libéralisation des marchés des pays ACP entraînera un effondrement des recettes fiscales de ces pays. Eliminer les droits de douane sur les produits européens réduira considérablement les recettes douanières . Selon Oxfam, dans le cas d'application des APE en l'état actuel, la Gambie et le Cap-Vert pourraient perdre 20% de leurs recettes fiscales tandis que le Sénégal et le Ghana en perdraient 10%. Le Congo-Brazzaville pourrait perdre l'équivalent de son budget pour l'éducation qui était déjà assez maigre. La perte de ces recettes fiscales pourrait diminuer drastiquement l'ensemble des dépenses publiques en matière d'éducation, de santé et de protection sociale. Cette libéralisation menace aussi les secteurs économiques tels que ceux de l'agriculture, de l'industrie qui ne seront pas en mesure de rivaliser avec les géants industriels européens. Il en ira de même de l'intégration économique régionale encore insuffisamment développée dans les pays ACP. Oxfam donne l'exemple criant de pays tel que l'Afrique du sud qui ont déjà ratifié des APE avec l'UE qui mettent en danger les pays voisins tels que le Bostwana, la Namibie, le Lesotho, le Swaziland. Ces pays risquent très vite d'être submergés par l'arrivée d'un flot de produits européens à bas prix sur leur marché en provenance de l'Afrique du sud qu'ils ne pourront endiguer qu'en augmentant leurs droits de douane avec leur voisin au risque de générer un éclatement des groupes régionaux et de s'isoler. Ainsi si le Kenya choisit de ne pas libéraliser la farine et maintient ses niveaux tarifaires sur ce produit mais que l'Ethiopie supprime tous ses droits sur la farine, les commerçants pourront contourner les restrictions établies par le Kenya en important depuis l'Ethiopie des biens bon marché (et potentiellement « bradés ») importés d'Europe (Oxfam). 


 « L'insistance de la commission européenne à déterminer ce qui est le mieux pour les ACP et comment nous devrions configurer notre espace économique paraît bien peu sincère. Il est difficile d'imaginer comment la Commission (européenne) peut réconcilier son approche actuelle des négociations avec les déclarations faites par différents représentants de la Commission selon lesquelles il appartient aux régions ACP de déterminer le rythme et les priorités de leur intégration régionale » Dame Billie Miller, Ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur de la Barbade, 20 juin 2006.

L'UE ne cesse de faire pression auprès des ACP pour qu'ils libéralisent les investissements et la concurrence. De telle sorte qu'en cas d'application des APE, les pays ACP ne devront plus protéger les investissements envers leurs entreprises naissantes pour cause de libre concurrence. Une stratégie qui risque vite de voir le secteur économique des pays ACP s'effondrer et devenir complètement tributaire de l'Union Européenne.  Cela d'autant plus que l'aide au développement proposée aux pays du Sud par l'UE s'avère être un véritable miroir aux alouettes. Ainsi les aides proposées par les fonds européens de développement (FED) pour le plan quinquennal 2008-2013 n'intègre même pas les coûts d'ajustement globaux aux accords de partenariat économique (APE). Non seulement les aides promises sont rarement versées dans leur totalité et en temps - en général seulement 30% de l'aide promise est versée à la fin c'un cycle quinquennal selon Oxfam - mais contrairement à ce que la FED claironne celle-ci n'a pas intégré le coût des ajustements globaux liés à la mise en place de ces accords commerciaux libéraux. En fait la FED si elle a prévu pour le cycle 2008-2013, une augmentation de l'enveloppe budgétaire de l'aide au développement qui passerait à 22.7 milliards, celle-ci ne servirait qu'à financer les portefeuilles d'aides existantes et maintenir les contributions de l'UE à hauteur de 0.38% du revenu intérieur brut de l'UE. Oxfam estime à environ 9 milliards le coût global d'ajustement des APE pour les pays ACP. Moralité ? En l'état actuel des choses, ce sont les plus pauvres qui vont amortir sur leurs propres deniers le coût de la mise en place de ces accords de libre-échange (càd, effondrement des recettes fiscales liées à l'amenuisement des taxes douanières et autres.). Et si l'UE décide d'allouer sur l'enveloppe budgétaire actuelle les compensations financières aux pays qui ratifieraient ces APE, cela veut dire que cette aide sera détournée de ses objectifs usuels. Ce qui l'un dans l'autre conduit aux mêmes effets. 

Les nouveaux plans du commerce extérieur de l'Union européenne, présentés par Peter Mandelson, le commissaire européen au commerce, constituent donc une menace des plus sérieuses pour le développement des pays pauvres s'ils sont mis en place en l'état. Loin d'aider le développement de ces pays, la nouvelle Europe est entrée dans une logique mercantile et prédatrice à l'égard des plus faibles. Il s'agit à l'instar des USA de s'ouvrir de force les marchés des pays du Sud. « Le loup a retiré ses habits de brebis » écrit Oxfam. Si ces pays ACP n'obtiennent pas de moratoire et d'aménagement de ces accords, Oxfam déplore un risque d'effondrement du développement économique, industriel et social des pays du Sud avec une amplification de la pauvreté et des inégalités. A cela s'ajoute des demandes de règles de propriété plus fortes et de mise en application plus stricte qui menacent de restreindre l'accès des populations des pays en développement à des médicaments vitaux, et qui privent les agriculteurs du droit de s'approprier leurs semences.  


Est-ce pour parer les effets dévastateurs de sa politique néo-libérale à marche forcée que l'Europe a décidé de construire et de renforcer drastiquement sa lutte contre l'immigration pendant que les USA construisent des murs-frontières à coût de milliards de dollars ? On peut en effet s'attendre à ce que l'exode des habitants des pays du Sud s'intensifie sous les coups de boutoir d'une politique économique prédatrice européenne s'alignant sur celle des USA.

Sources :
OXFAM 04.10.06
Oxfam warns proposed new EU trade policy is 'development blind'

OXFAM 27.09.06
Partenaires inégaux : comment les accords de partenariat économique (APE) UE-ACP pourraient nuire aux perspectives de développement d'un grand nombre de pays parmi les plus pauvres (Rapport en PDF)


_____________________________________________


Lire chez Pressafrique :
04.10.06
L'Amérique du Nord et l'Europe en passe de devenir les supermarchés  Ikea de l'armement ?

30.09.06
L'Union Européenne va-t-elle plumer l'Afrique ?

20.09.06
Paul Wolfowitz chevalier de la lutte anticorruption ? Les pays riches refusent la subordination de l'attribution des prêts aux pays pauvres en fonction des pratiques de bonne gouvernance

19.09.06
La logique mercantile de la Banque mondiale