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PRESSAFRIQUE 25.09.06
"Indigènes" : merci Monsieur Bouchareb

Il aura fallu que Rachid Bouchareb réalise un film sur les tirailleurs sénagalais (originaires d'Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Centrafrique, du Sénégal, du Burkina Faso...)  avec des acteurs populaires, il aura fallu que ce film remporte un prix d'interprétation masculine collectif au festival de Cannes pour qu'à la veille de la sortie en salle du film, notre bon président se décide enfin à accepter la parité des pensions entre les ex-combattants français et ceux des colonies et cela peu avant l'ouverture de la campagne électorale. En effet le ministre délégué aux anciens combattants, Hamloui Mekachera, a déclaré dans le JDD que la France pourrait décider prochainement de revaloriser les pensions versées aux ex-combattants des colonies pour tendre "vers la parité" avec celles versées aux ex-soldats français (Cyberpresse 24.09.06). Toute notre reconnaissance et notre gratitude vont donc à Rachid Bouchareb pour son action militante et pour son talent artistique indéniable. Grâce à une oeuvre de fiction remarquable, il a réussi à exhumer cette histoire du placard néocolonial raciste pour en faire enfin un débat de société. Du grand art au sens même où l'art permet l'éveil à la conscience de soi et donc de l'Autre, de sa propre histoire fusse-t-elle une Histoire culturelle. Encore faut-il pouvoir médiatiser son art dans l'espace publique ce qui n'est pas chose aisée lorsque la loi de l'omerta règne sur le passé colonial .

Le réalisateur de Little Senegal, de Cheb ou bien de Poussières de vie a toujours songé à faire connaître l'histoire de ces tirailleurs sénégalais qui ont contribué à libérer la France en 1944-45 pour ensuite être traité avec le plus grand mépris ou bien servir de chair à canon dans les guerres coloniales des indépendances en Indochine ou en Algérie sans être guère payé en retour à l'exception près de quelques rares privilégiés qui seront placés - au nom de la raison néocoloniale - à la tête de leur pays par le tandem diabolique Foccart-De Gaulle afin de voler les indépendances des colonies (notamment Eyadéma au Togo, Bongo au Gabon, Bokassa en Centrafrique...). Il y a quelques années Rachid Bouchareb avait tourné un court métrage intitulé "l'Ami y'a bon " qui retraçait l'histoire du massacre de Thiaroye. Une sorte d'hyperbole du totalitarisme allant de l'arrachement aux terres d'Afrique pour aller combattre les nazis jusqu'au fauchage sous la mitraille coloniale en guise de gratitude d'une culture devenue monstrueuse qui broie l'homme au nom d'une minorité conquérante autoproclamée "racialement" supérieure. Dans ce film d'animation d'une durée de plus de 8 minutes Rachid Bouchareb évoquait le sort de ces tirailleurs sénégalais engagés dès 1939 dans une guerre qui ne les concernait pas, puis les durs combats en France, les morts au champs de bataille, les prisonniers dans les camps de guerre allemands puis leur retour au pays à Dakar où rassemblés dans le camp de Thiaroye ils furent bombardés et mitraillés par l'armée coloniale française le 01.12.1944 pour avoir osé se rebeller et réclamer leurs arriérés de soldes. Soixante deux ans plus tard Bouchareb leur rend justice au travers d'un remarquable film certes plus édulcoré de par le contenu mais qui a le mérite de rappeler à l'opinion publique l'inéquité criante avec laquelle la République coloniale et post-coloniale traîta ces hommes venus des colonies qui se sont battus pour elle, ont cru à elle et lui ont redonné son honneur et son indépendance. 

« Il faut encore élargir davantage le débat, dépasser tout ce qu'on a entendu sur l'immigration économique, évoquer les guerres napoléoniennes, se saisir de l'Indochine et aborder la guerre d'Algérie. » confie le réalisateur au journal Première. Le réalisateur s'est étonné de voir que le cinéma français n'ait jamais montré de combattants maghrébins au sein de l'armée française. « Prenez la Première Guerre mondiale, Les sentiers de la gloire (Kubrick 57) par exemple. Rien. Rien non plus pour la Seconde Guerre mondiale ou l'Indochine. Nous n'existons tout bonnement pas...».

Pour Tahar Hani dans El Watan, "l'histoire d'Indigènes qui se déroule en 1943, nous replonge, une fois de plus, dans les rapports coloniaux inégalitaires et les actes de discrimination. Car, même en pleine guerre où la mort rode dans tous les coins, les commandements français de l'époque exerçaient une discrimination flagrante entre les troupes : pas de permission pour les indigènes, pas de chaussures ou de tenues de combat convenables et surtout une solde inférieure à celle octroyée aux militaires de souche européenne. Autant dire un racisme béant dont les images ont été portées avec succès au grand écran par Rachid Bouchareb ". Rappelons que cette discrimination fut à l'origine du blanchiment des Forces Françaises Libres lors des défilés victorieux de la Libération. Les tirailleurs n'étaient pas les bienvenus lors des défilés dans les allées de Paris. Grâce à Bouchareb, on a enfin pu exhumer cette histoire et cette reconnaissance tardive de notre bon président (on attend tout de même d'être fixé sur la méthode et la mise en place) pourrait permettre le début d'une catharsis. Une revalorisation des soldes qui pourrait coûter des centaines de millions d'euros. Sans doute le prix de la dette de sang contractée par la France? On reconnaît la grandeur d'une Culture par sa capacité à honorer et à gratifier ceux qui l'ont rendu victorieuse, lui ont fait honneur et l'ont aidé à retrouver son indépendance. Et l'on se taira sur la manière dont l'Angleterre continue de traiter avec le plus grand mépris ses héros africains qui se sont battus sur tous les champs de bataille de l'empire britannique. Des héros relégués au placard mémoriel culturel. La reconnaissance de la dette aide sans doute à sortir du mépris racistogène usuel.

Reste à comprendre comment notre bon président qui a dénoncé la France de Vichy, qui a accordé une journée nationale de commémoration de l'abolition de l'esclavage, qui serait donc décidé à revaloriser les pensions des anciens combattants issus des colonies sur celles des Français, oui il reste à comprendre comment ce grand humaniste Jacques Chirac peut-il porter à bout de bras les pires dictateurs criminels africains de la trempe des Pinochets, des Mussolini ou des Franco (Sassou au Congo, Déby au Tchad, Gnassingbé au Togo ...) qu'il va d'ailleurs jusqu'à considérer comme ses amis personnels. Cette duplicité honteuse et dégradante pour la République n'a que trop duré. Cette schizophrénie française est un affront aux valeurs républicaines de tolérance, d'équité et d'humanisme car elle semble les consacrer de manière sélective et nombriliste. Une conception coloniale des droits de l'homme encore irisée du relativisme culturel des Lumières tout simplement intenable. Car derrière ce double discours il y a là la légitimation du fascisme pour ceux qui ne sont pas comme nous, c'est à dire pour l'Autre lointain. Et comme l'Autre aussi lointain soit-il c'est un peu de nous... 

Dernières modifications : 26.09.06