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Il
aura fallu que Rachid Bouchareb réalise un film
sur les tirailleurs sénagalais (originaires d'Algérie, du Maroc, de
Tunisie, de Centrafrique, du Sénégal, du Burkina Faso...) avec
des acteurs populaires, il aura fallu que ce film remporte un prix
d'interprétation masculine collectif au festival de Cannes pour
qu'à la veille de la sortie en salle du film, notre bon président se
décide enfin à accepter la parité des pensions entre les ex-combattants français
et ceux des colonies et cela peu avant l'ouverture de la
campagne électorale. En effet le ministre délégué aux anciens
combattants, Hamloui Mekachera, a déclaré dans le JDD que la France
pourrait décider prochainement de revaloriser les pensions versées aux
ex-combattants des colonies pour tendre "vers la parité" avec celles
versées aux ex-soldats français (Cyberpresse 24.09.06). Toute notre reconnaissance et
notre gratitude vont donc à Rachid Bouchareb pour son action militante et
pour son talent artistique indéniable. Grâce à une oeuvre de fiction
remarquable, il a réussi à exhumer cette histoire du placard néocolonial
raciste pour en faire enfin un débat de société. Du grand art au sens même
où l'art permet l'éveil à la conscience de soi et donc de l'Autre, de
sa propre histoire fusse-t-elle une Histoire culturelle. Encore faut-il
pouvoir médiatiser son art dans l'espace publique ce qui n'est pas chose
aisée lorsque la loi de l'omerta règne sur le passé
colonial
.
Le réalisateur de Little
Senegal, de Cheb ou bien de Poussières de vie a toujours songé à
faire connaître l'histoire de ces tirailleurs sénégalais qui ont
contribué à libérer la France en 1944-45 pour ensuite être traité
avec le plus grand mépris ou bien servir de chair à canon dans
les guerres coloniales des indépendances en Indochine ou en Algérie sans être
guère payé en retour à l'exception près de quelques rares privilégiés qui seront
placés - au nom de la raison néocoloniale - à la tête
de leur pays par le tandem diabolique Foccart-De Gaulle afin de voler les
indépendances des colonies (notamment Eyadéma au Togo, Bongo au Gabon,
Bokassa en Centrafrique...). Il y a quelques
années Rachid Bouchareb avait tourné un court métrage intitulé
"l'Ami y'a bon
" qui
retraçait l'histoire du massacre de Thiaroye. Une sorte d'hyperbole
du totalitarisme allant de l'arrachement aux terres d'Afrique
pour aller combattre les nazis jusqu'au fauchage sous la
mitraille coloniale en guise de gratitude d'une culture devenue monstrueuse qui broie l'homme au nom
d'une minorité conquérante autoproclamée "racialement"
supérieure. Dans ce film d'animation d'une durée de plus de 8 minutes
Rachid Bouchareb évoquait le sort de ces tirailleurs
sénégalais engagés dès 1939 dans une guerre qui ne les
concernait pas, puis les durs combats en France, les morts au champs de
bataille, les prisonniers dans les camps de guerre
allemands puis leur retour au pays à Dakar où rassemblés dans
le camp de
Thiaroye ils furent bombardés et mitraillés par
l'armée coloniale française le 01.12.1944 pour avoir osé se rebeller et
réclamer leurs arriérés de soldes. Soixante deux ans plus tard Bouchareb leur rend justice au
travers d'un remarquable film certes plus édulcoré de par le
contenu mais qui a le mérite de rappeler à l'opinion publique
l'inéquité criante avec laquelle la République coloniale et post-coloniale
traîta ces hommes venus des colonies qui se sont battus pour
elle, ont cru à elle et lui ont redonné son honneur et son
indépendance.
« Il faut encore élargir
davantage le débat, dépasser tout ce qu'on a entendu sur l'immigration
économique, évoquer les guerres napoléoniennes, se saisir de l'Indochine
et aborder la guerre d'Algérie. » confie le réalisateur au
journal Première. Le réalisateur s'est étonné de voir que le cinéma
français n'ait jamais montré de combattants maghrébins au sein de l'armée
française. « Prenez la Première Guerre mondiale, Les sentiers de
la gloire (Kubrick 57) par exemple. Rien. Rien non plus pour la Seconde
Guerre mondiale ou l'Indochine. Nous n'existons tout bonnement
pas...».
Pour Tahar Hani dans El Watan, "l'histoire d'Indigènes qui
se déroule en 1943, nous replonge, une fois de plus, dans les rapports
coloniaux inégalitaires et les actes de discrimination. Car, même en
pleine guerre où la mort rode dans tous les coins, les commandements
français de l'époque exerçaient une discrimination flagrante entre les
troupes : pas de permission pour les indigènes, pas de chaussures ou
de tenues de combat convenables et surtout une solde inférieure à celle
octroyée aux militaires de souche européenne. Autant dire un racisme béant
dont les images ont été portées avec succès au grand écran par Rachid
Bouchareb ". Rappelons que cette discrimination fut à l'origine du
blanchiment des Forces Françaises Libres lors des défilés victorieux de la Libération. Les
tirailleurs n'étaient pas les bienvenus lors des défilés dans les allées de
Paris. Grâce à Bouchareb, on a enfin pu exhumer cette histoire
et cette reconnaissance tardive de notre bon président (on attend
tout de même d'être fixé sur la méthode et la mise en place) pourrait permettre le
début d'une catharsis. Une revalorisation des soldes qui pourrait
coûter des centaines de millions d'euros. Sans doute le prix de la dette
de sang contractée par la France? On reconnaît la grandeur d'une
Culture par sa capacité à honorer et à gratifier ceux qui l'ont
rendu victorieuse, lui ont fait honneur et l'ont aidé à retrouver son
indépendance. Et l'on se taira sur la manière dont l'Angleterre
continue de traiter avec le plus grand mépris ses héros africains qui
se sont battus sur tous les champs de bataille de l'empire britannique.
Des héros relégués au placard mémoriel culturel. La reconnaissance de
la dette aide sans doute à sortir du mépris racistogène usuel.
Reste à comprendre comment notre bon président qui a dénoncé la
France de Vichy, qui a accordé une journée nationale de commémoration de l'abolition de
l'esclavage, qui serait donc
décidé à revaloriser les pensions des anciens combattants issus des colonies sur celles des Français,
oui il reste à comprendre comment ce grand humaniste
Jacques Chirac peut-il porter à bout de bras les pires dictateurs
criminels africains de la trempe des Pinochets, des Mussolini ou des
Franco (Sassou au Congo, Déby au Tchad,
Gnassingbé au
Togo ...) qu'il
va d'ailleurs jusqu'à considérer comme ses amis personnels. Cette duplicité honteuse et dégradante
pour la République n'a que trop duré. Cette schizophrénie
française est un affront aux valeurs républicaines de tolérance,
d'équité et d'humanisme car elle semble les consacrer de manière
sélective et nombriliste. Une conception coloniale des droits de
l'homme encore irisée du relativisme culturel des Lumières tout simplement
intenable. Car derrière ce double discours il y a là la légitimation
du fascisme pour ceux qui ne sont pas comme nous, c'est à dire pour
l'Autre lointain. Et comme l'Autre aussi lointain soit-il c'est un peu
de nous...
Dernières modifications :
26.09.06 |