|
Paul Wolfowitz est-il en train de mener une croisade
contre la corruption dans le monde à la tête de la Banque mondiale
(BM) ? C'est bien la question que l'on est en droit de se poser
tant il vient de mettre au premier plan de l'action de la BM une
"stratégie en matière de gouvernance et de lutte
contre la corruption". En clair les prêts aux pays pauvres ou
émergents devraient être subordonnés à des gages de bonne gouvernance et
de lutte contre la corruption. Le document préparé par Wolfowitz s'il a
été adopté a suscité un tel tollé auprès des pays endettés et des
pays prêteurs qu'il a du être encadré par de sévères garde-fous le
rendant obsolète. Motif ?
1/ Ni la
France, ni l'Angleterre n'ont accepté que l'aide puisse être réduite en
cas de mauvaise gouvernance pas plus que les pays intéressés où bien
souvent sévissent des dictateurs soutenus par les anciennes puissances
coloniales.
D'après le Figaro (19.09.06 Le président de la Banque mondiale impose sa charte
anticorruption ), "Dans le texte (de Wolfowitz,
ndlr) on lit ceci : « Les ministres
sont-ils d'accord pour que la Banque reste engagée et que dans des
circonstances exceptionnelles le financement (NDLR : l'aide) puisse être réduite soit suspendue pour des
raisons de gouvernance ? » C'est cette sorte de
conditions, conduisant à soumettre les crédits à des exigences
d'honnêteté des bénéficiaires, qui posaient problème. La secrétaire au
développement britannique, Hilary Benn, a même menacé de suspendre une
aide exceptionnelle de 90 millions de dollars, si ce principe
n'était pas modifié".
Même son de cloche pour la France. Ainsi la
ministre française déléguée à la coopération aurait entonné la
même chanson d'après Les Echos (19.09.06 Banque mondiale : la stratégie
anticorruption de Wolfowitz recadrée) : « la suppression d'un financement de la banque sur
l'unique base de la corruption d'un Etat aurait été désastreuse pour la
population du pays. Le comité de développement a donc rappelé que la
lutte contre la corruption n'est qu'un des aspects de la politique de la
banque. On ne peut pas résumer son action à la seule mise en oeuvre de
la bonne gouvernance des Etats et à la lutte contre la corruption. Sa
mission principale est d'abord de réduire la pauvreté.» Une
rhétorique qui porte en son sein un discours pour le moins
contradictoire. En effet, on ne voit pas comment il y aurait une lutte
contre la pauvreté si les mécanismes de bonne gouvernance et de lutte
anticorruption ne sont pas mis en place sachant qu'une partie des prêts
vont directement dans la poche des dictateurs et de leurs clans soutenus
par Paris (Biya, Déby, Sassou, Bongo, Eyadéma,...) ou par ailleurs.
La phrase aurait été plus adéquate si il avait été question "d'abord de réduire la pauvreté"...des
dictateurs. Sans garantie de bonne gouvernance et de transparence on ne
voit pas trop comment cet argent
pourrait arriver jusqu'aux populations.
2/ Cet ancien trotskyste de Wolfo
devenu néoconservateur ascendance impérialiste aurait il été subitement
touché par la grâce ? Quel mouche a donc bien pu piquer Wolfo pour
que celui-ci aille jusqu'à considérer qu'il fallait faire participer les
ONGs à la décision des gouvernements des pays
riches lorsqu'ils accordent des prêts aux pays pauvres.
Ce qui visiblement n'est pas forcément du goût de tout le
monde : "En outre la tentation de Paul
Wolfowitz de déborder les gouvernements en associant les organisations
non gouvernementales (ONG) à sa croisade a été remise en cause. Pas de
« droit d'ingérence »". En effet, on voit difficilement
le gouvernement français consulter Transparency International,
le CADTM, la FIDH, Survie, ACAT, Agir Ici,...avant de décider
d'accorder des millions d'euros de prêt à un kleptocrate
patenté comme Sassou III, Déby III, Bongo XV, Eyadéma fils,... Ce
serait sans doute le début de la fin de la
Françafrique...A moins qu'il s'agisse pour Wolfowitz et le
gouvernement US derrière un discours vertueux anticorruption de
mieux contrôler les gouvernements débiteurs et de leur imposer des
orientations politiques bien précises. C'est à dire d'imposer des
modifications politiques, économiques et stratégiques par
l'intermédiaire de l'aide au développement plus favorable aux
intérêts USA (Millenium
Challenge ).
3/ la raison la plus probable pour
laquelle les pays riches ont mal accepté la surbordination des prêts à
des règles de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption prônées
par Wolfowitz tient probablement plus à l'apparition de "free riders"
qui cassent les prix tels que la Chine et l'Inde. Ces deux pays
accordent des prêts à des taux défiant toute concurence. Si l'on peut à
juste titre craindre le surendettement des pays pauvres avec ces
nouveaux prêteurs non occidentaux il n'empêche qu'ils peuvent parfois
constituer une alternative pour certains pays qui recherchent des fonds
tout en allégeant leur dépendance à l'égard des anciennes puissances
coloniales. Et d'ailleurs le directeur de la BM ne s'est pas privé
pas de reconnaître le caractère parfois bénéfiques de certains prêts
accordé par la Chine ou l'Inde : « Si de tels prêts sont destinés à améliorer la
compétitivité des pays emprunteurs, ils ne sont pas forcément tous
mauvais », a toutefois estimé Paul Wolfowitz." Les Echos
(19.09.06 Banque mondiale : la
stratégie anticorruption de Wolfowitz recadrée)
Or s'il faut lutter contre le
surendettement des pays africains, ce combat ne peut se faire sans qu'il y
ait un minimum de garanties effectives de bonne gouvernance et de
lutte contre la corruption ratifiées par la communauté internationale.
Pour l'instant on ne semble pas en prendre la voie. Surtout si on veut
bien se donner la peine de connaître le montant des prêts accordés
par la BM qui fond comme neige au soleil entre les mains des
kleptocrates dans la plus grande opacité.
En
conséquence de quoi, les soupçons ou les faits avérés de corruption dans
un pays bénéficiant de l'aide de la Banque mondiale ne seront pas un motif
de suspension des programmes d'aide de l'institution multilatérale. En
clair on reproche à la Chinafrique et aux autres "free riders" de ne pas
respecter les principes de bonne gouvernance mais les pays occidentaux si
vertueux viennent de refuser que la violation de ces principes soit
une cause de réduction ou de suspension d'un prêt de la part de la BM. Ce
que les pays du nord ne supportent pas en fait c'est que les "free riders"
de l'Est viennent profiter de l'annulation de la dette des pays pauvres
très endettés pour récupérer le droit de créance que les pays riches ont
chichement abandonné, du moins en partie.
Toujours est-il que le
projet de Wolfowitz aura eu le mérite de montrer le double
discours des pays riches qui semblent faire de la défense
des pratiques de bonne gouvernance une condition annexe non indispensable
au bon déroulement des affaires. Le pognon d'abord, l'éthique
ensuite ? Car qui dit financement (aide) apporté aux pays africains
dit retour sur investissement garanti soit sur les intérêts soit
directement en nature (attribution de marchés, obtention des richesses
minières, contrôle des gouvernements,...). L'Afrique (et plus
particulièrement certains pays très convoités pour leur richesse minière)
est un gros gateau, un bel arbre plein de bons fruits bien
juteux où comme disait l'autre françafricain "il n'y a que là
que l'on trouve de la fraîche qui circule en grande quantité". Seulement
elle est mal répartie et est d'abord destinée aux prêteurs (sur
gages) qui laissent parfois quelques miettes à leurs vassaux locaux
chargés d'assurer la dérégulation, le chaos et l'absence d'état de droit
pour continuer le trafic. On va quand même pas leur imposer de mettre
en place les conditions favorables au tarissement de la manne
?
A Lire aussi chez Pressafrique :
19.09.06 La logique mercantile de la Banque
mondiale
15.09.06 La
Chinafrique pille l'Afrique comme les autres
15.09.06 Congo - Brice Mackosso et Christian Mounzeo
membres de la coalition internationale «Publiez ce que vous payez»
interviewés sur
RFI |