| Il a déjà fait parler de lui au
festival de Cannes 2006, il sera à l'affiche dans les cinémas à
partir du 18 octobre : le film « Bamako » est un
évènement cinématographique majeur de cette rentrée [1] , et ce pour plusieurs raisons.
Tout d'abord,
les choix artistiques de son réalisateur, le Malien Abderrahmane
Sissako [2], en font un vrai film d'auteur. Tour à tour,
ils étonnent, ils émeuvent, ils amusent, ils secouent, autant dire
qu'ils ne laissent jamais indifférents. Insistons ici sur le premier
de ces choix, l'idée de base du scénario qui donne au film sa
colonne vertébrale : mettre en scène, dans la cour d'une maison
malienne où la vie quotidienne continue de s'écouler, le procès du
Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale à
propos de leurs responsabilités dans la situation économique
africaine. La Cour, les avocats, le public, les témoins sont là, sur
la terre battue malienne. Loin d'être des boucs émissaires, les deux
institutions mises en cause doivent effectivement rendre des comptes
pour leur rôle central dans l'impasse actuelle pour le continent
noir. Qu'on en juge.
Créées toutes
les deux à Bretton Woods (États-Unis) en juillet 1944, elles sont
les héritières du rapport de forces issu de la seconde guerre
mondiale. Installées à Washington, à proximité de la Maison blanche,
elles constituent un dispositif clé pour les Etats-Unis et les
puissances alliées dans leur mainmise sur l'économie
mondiale.
Après
l'accession à sa présidence en 1968 de Robert McNamara, ancien
secrétaire d'État à la Défense des États-Unis (alors empêtrés
militairement au Vietnam), la Banque mondiale a utilisé
l'endettement dans un but géopolitique : déstabilisation de
gouvernements progressistes et démocratiques en leur supprimant
toute aide (Soekarno en Indonésie, Kubitchek puis Goulart au Brésil,
Allende au Chili...) pour contrer les velléités
d'émancipation ; soutien aux alliés stratégiques du bloc
occidental, notamment des régimes dictatoriaux responsables avérés
de crimes contre l'humanité (dictatures brésilienne et argentine,
Pinochet au Chili, Mobutu au Zaïre, régime d'apartheid en Afrique du
Sud, Suharto en Indonésie, régimes dictatoriaux en Corée du Sud et
en Thaïlande, régimes dissidents de l'ancien bloc soviétique comme
Ceaucescu en Roumanie et tant d'autres [3]).
Une très
grande quantité des prêts octroyés par la Banque mondiale a servi à
mener des politiques qui ont porté préjudice à des centaines de
millions de citoyens. Elle a systématiquement privilégié les prêts
pour des projets néfastes pour les populations concernées et pour
leur environnement : grands barrages souvent inefficaces (plus
de 10 millions de personnes ont dû être déplacées à cause de tels
projets soutenus par la Banque mondiale, souvent privées
d'indemnisation suffisante), industries extractives (mines à ciel
ouvert, oléoducs), politiques agricoles favorisant le « tout à
l'exportation » au prix de l'abandon de la souveraineté
alimentaire, centrales thermiques (grandes consommatrices de forêts
tropicales), etc.
En violation
des principes du traité de Versailles de 1919, les prêts accordés
par la Banque mondiale à des métropoles coloniales pour
l'exploitation des ressources naturelles de leurs colonies ont été
transférés à la charge des États au moment de leur indépendance.
Voilà comment des pays comme la Mauritanie, le Gabon, l'Algérie, le
Congo Kinshasa, la Zambie, le Kenya, le Nigeria et d'autres ont
hérité d'une véritable dette de l'indépendance avec l'aval de la
Banque mondiale.
Après la crise
de la dette au début des années 1980, le FMI est intervenu à la
demande des créanciers pour organiser et sécuriser le remboursement
de la dette. Il a conditionné ses prêts aux pays surendettés à la
signature de programmes d'ajustement structurel (PAS) qui
correspondent toujours au même schéma : production agricole
tournée vers l'exportation ; austérité budgétaire et baisse
drastique des budgets sociaux (santé, éducation,
infrastructures...) ; suppression des subventions aux produits
de base ; licenciements dans les services publics et gel des
salaires ; fiscalité souvent réduite à une TVA frappant surtout
les plus démunis ; privatisations ; libéralisation de
l'économie, ouverture totale aux capitaux étrangers et mise en
concurrence déloyale des producteurs locaux avec les
transnationales... Le FMI a donc complété l'action de la Banque
mondiale dans le sens d'une colonisation économique. En effet, tant
le FMI que la Banque mondiale soutiennent une politique de captation
des richesses des pays du Sud au profit d'une poignée d'entreprises
multinationales, de quelques individus fortunés et des proches du
pouvoir, dont les choix s'imposent cruellement à la majorité des
habitants de la planète.
Le caractère
nocif de ces prétendus remèdes a été démontré dans les multiples
crises qui se sont succédé à partir du milieu des années 1990, du
Mexique à l'Asie du sud-est, de la Russie au Brésil, de la Turquie à
l'Argentine... Le résultat de ces politiques est une profonde
dégradation des conditions de vie des populations du Sud,
particulièrement en Afrique : le nombre d'Africains devant
survivre avec moins de 1$ par jour a doublé entre 1981 et 2001, plus
de 200 millions de personnes souffrent de la faim et l'espérance de
vie est en chute (pour 20 pays d'Afrique, elle est passée sous la
barre des 45 ans).
Depuis
quelques années, ces deux institutions internationales font des
annonces tonitruantes sur l'annulation d'une partie de la dette des
pays les plus pauvres. Mais elles oublient de préciser que peu de
pays sont concernés et que cet allégement s'effectue en contrepartie
de longues années de réformes économiques draconiennes, dans la
droite ligne de l'ajustement structurel. En termes de réduction de
la dette, de lutte contre la pauvreté, de respect des droits
humains, le FMI et la Banque mondiale ont indéniablement échoué et
les dégâts qu'ils ont provoqués sont considérables.
Aucune
institution ne bénéficie d'immunité si elle est impliquée dans des
crimes contre l'humanité, pour lesquels n'existe aucune
prescription. Au motif de crimes contre l'humanité, le FMI et la
Banque mondiale doivent être traduits en justice.
« Bamako », film d'action et de justice, film d'action en
justice soutenu par le CADTM, vient révéler cela au grand
jour.
Notes:
[1] Durée : 1h58.
Sortie en France : 18 octobre 2006. Voir le site du film
[2] Auteur récompensé
notamment au festival de Cannes en 2002 par le Prix de la critique
internationale pour « En attendant le
bonheur ».
[3] Voir Eric Toussaint,
Banque mondiale, le coup d'état
permanent,
CADTM/Syllepse/CETIM,
2006. |